• La crise est finie (Introduction)

    JEAN-FREDERIC CHEVALLIER

    Article publié dans la revue Registres n° 14, Paris, Hiver 2010. pp. 38-41.

    Presses de la Sorbonne Nouvelle.  ISSN: 1274-2414.

     

    La crise est finie

     

    Depuis la fin du mois de juin 2007, j’ai cette intuition : la crise est finie — la crise au théâtre. Car, on s’en souvient, pendant des décennies on a parlé de crise du drame (le modèle hégélien), crise de la dramaturgie (le texte dramatique), crise du personnage (le dramatis personae), crise de l’action (la macro-action linéaire dont le climax consiste en un conflit), crise du sens (ou peut-être, plus exactement, de la signification en tant que destinée de l’action dramatique), crise de la représentation (du drame en son ensemble). Ces expressions (« crise de… ») étaient liées à un état déterminé des pratiques scéniques. Celles-ci ne pouvaient se penser réellement hors de l’appareil conceptuel du drame : tout au plus, elles se positionnaient contre cet appareil et contre le dispositif pratique que ce dernier impliquait. Mais, en toute logique, aller contre quelque chose, cela n’équivaut pas seulement à continuer à faire une place à ce quelque chose, cela cantonne aussi l’activité dans le champ de référence à ce quelque chose. Il y avait crise, in fine, parce que les gestes singuliers ne pouvaient être effectués sans cette référence générale au drame — et ce, alors même que les premiers (les gestes), dans bien des cas, débordaient complètement le second (le drame). De fait, on peut se demander dans quelle mesure la très pertinente et très opératoire notion de théâtre postdramatique[1] ne participe pas, encore, d’un tel référencement : un théâtre après le drame, ce n’est pas exactement un théâtre hors du drame[2]. Ou bien, lorsque, dans Outrage au public de Peter Handke, les acteurs insistaient sur ce qui — du drame et de sa représentation — n'est pas ou n'est plus[3], ils ne se situaient pas, pleinement, ailleurs. Enfin, parler comme je l’ai fait du passage du représenter au présenter, conduisait peut-être encore à ne pas se départir assez du drame[4]. Dans les trois cas, la pensée du théâtre (des arts de la scène) n’était pas complètement libre, ou plutôt, pas assez libérée d’une référence par trop préétablie.

     

    Aujourd’hui, après avoir pu apprécier, entre autres, le travail d’Hector Bourges dans l’ancien immeuble du Secrétariat aux Relations Extérieures du Mexique[5] et celui de Pierre Meunier au Théâtre de la Bastille[6], je me risque à dire qu’il y a des pratiques scéniques qui existent pleinement hors du système dramatique. Peut-être l’adverbe « pleinement » porte-t-il à confusion : il n’est pas question de totalité et encore moins de totalitarismes, ceux-ci fussent-ils artistiques. Il est question de pratiques décomplexées au cours desquelles la scène (quand les spectateurs ne sont pas, eux aussi, de la partie) fait, simplement, ce qu’elle désire faire — elle peut même reprendre l’un ou l’autre des ingrédients du drame. Apparaît un autre terrain (non référencé au drame, donc) pour effectuer de telles pratiques et un autre plan d’immanence (non indexé au concept de drame) pour les penser. J’insiste : alors que, d’une part, le drame requiert de références externes, et que, d’autre part, aller contre le drame c’est encore se référer à lui, certaines des pratiques qui voit le jour aujourd’hui ne participent ni de l’un (la nécessité de la référence) ni de l’autre (la référence critique à la nécessité de la référence).

     

     


    [1] Hans-Thies Lehmann, Le Théâtre postdramatique, traduction P.-H. Ledru, L’Arche, 2002.

    [2] Je le sais, la critique est facile. H.-T. Lehmann lui-même insiste sur le fait que le « post » ne doit pas être (trop) entendu comme un « après ».

    [3] « Ce soir, on ne donne pas au théâtre ce qui lui revient. […] Il n'y aura pas de suspense. Ces planches ne figurent pas le monde. […] Nous ne voulons pas jouer un drame. Nous ne cherchons pas à évoquer une histoire qui se serait passée dans le temps. Ce qui nous intéresse c'est aujourd'hui et toujours aujourd'hui. » (Peter Handke, Outrage au public, traduction Jean Sigrid, L'Arche, 1968, pp. 22-29).

    [4] En langue française, on peut consulter : Jean-Frédéric Chevallier, « Le geste théâtral contemporain : entre présentation et symboles », in L’Annuaire théâtral, n° 36, CRCCF/SQET, Ottawa, 2004. pp. 27-43 ; et « Le geste théâtral contemporain », in Frictions, n° 10, 2006, pp. 38-45.

    [5] Ce travail avait pour titre : S.R.E. Visites Guidées. J’invite le lecteur hispanisant à jeter un œil au blog du collectif qui conçut et réalisa ce très beau dispositif : http://www.teatroojo.blogspot.com

    [6] A propos des Egarés de Pierre Meunier, le lecteur peut se reporter aux archives du Théâtre de la Bastille, consultables sur Internet à l’adresse suivante : http://www.theatre-bastille.com

     

     

    .......

     

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