• Un texte-question sur la scène et un texte-proposition dans la salle

     

    JEAN-FREDERIC CHEVALLIER

    Essai publié dans l'ouvrage collectif La Littérature théâtrale : entre le livre et la scène, Montpellier, 2013. pp. 141-152.

    >> éditions L'Entretemps. ISBN: 978-2-35539-166-8.

     

    Un texte-question sur la scène et texte-proposition dans la salle

     

    Lidée de « texte » de théâtre prête, aujourd’hui, à de nombreuses confusions. Ont été récemment proposées des distinctions conceptuelles qui, à la réflexion, semblent complètement inopérantes. Il est question, par exemple, d’opposer un supposé « théâtre de texte » à un improbable « théâtre d’images [1]» – en oubliant de la sorte tout autant l’origine du mot theatron (le lieu depuis lequel on voit) que ce fait simple et concret : il y va, toujours, d’un événement qui met en jeu des sensations. Dès lors, il n’est peut-être pas inutile de re-contextualiser le questionnement, ou, pour le moins, de revisiter le rapport entre « texte » et « théâtre » et ce, à la lumière des pratiques scéniques contemporaines.

    Il faut sans doute le répéter : le plateau d’aujourd’hui n’a pas nécessairement recours à une fable dramatique représentant, au travers d’un dialogue, des personnages en conflit. C’est Le Début de l’A. (2001) de Pascal Rambert qui ouvre sur ces mots : « Tu as un contrat / Ce contrat est ton premier contrat / Tu n’en connais pas d’autre. [2]» C’est aussi le commencement de J’ai acheté une pelle à Ikea pour creuser ma tombe (2003) de Rodrigo Garcia : « Ca me fait chier que les parents emmènent leurs enfants au restaurant et que ces fils de pute de mômes laissent la nourriture presque sans y toucher, s’en foutent ensuite un peu dans la bouche et puis re-crachent le tout dans leur assiette. [3]» Si, ceux qui écrivent actuellement pour le théâtre prennent avec une grande légèreté les figures autrefois imposées du dialogue, du nœud dramatique, du dénouement, de la leçon de vie, etc., c’est que le texte lui-même n’est plus une figure obligée. À l’heure actuelle, il n’est pas indispensable qu’il y ait du texte sur la scène. Certes, ce n’est pas là quelque chose de tout à fait nouveau :  il n’est que de se souvenir de Peter Handke et Du Pupille veut être tuteur (1969) ou de Franz Xaver Kroetz et de son Concert à la Carte (1972). Reste que cette absence de nécessité du texte a pris comme de l’importance, du poids. Dans les années soixante-dix, Handke et Kroetz faisaient figure d’hurluberlus ; ce n’est pas le cas aujourd’hui d’un François Tanguy ou, il y a quelques années, d’une Pina Bausch.

    C’est premièrement ce caractère optionnel du texte au théâtre qui modifie la fonction du texte de théâtre. S’il n’est pas obligatoire de recourir à un texte, y recourir répond à une décision personnelle, une proposition singulière – décision ou proposition qui, paradoxalement, revalorise la ou les fonctions du texte sur le plateau. On choisit de recourir à un texte parce qu’on fait le pari qu’en y recourrant, quelque chose aura lieu qui n’aurait pas eu lieu sans ce recours. La question devient alors : qu’est-ce que produit ce recours au texte ?


    [1] Le metteur en scène Olivier Py utilise fréquemment cette aberrante distinction. Cf. « Olivier py, direction Avignon », Le Monde, 16 avril 2011.

    [2] Pascal Rambert, Le Début de l’A., Besançon, Les Solitaires Intempestifs, 2001, p. 9.

    [3] Rodrigo Garcia, L’Histoire de Ronald le clown de chez Mc Donald’sJ’ai acheté une pelle à Ikéa pour creuser ma tombe, Besançon, Les Solitaires Intempestifs, 2003, p. 83.

     


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